Vers un monde sans sida

Dimanche 2 Novembre 11h :

. Embarquement sur le voilier au ruban rouge avec Samy, j’ai déjà enfilé à l’appartement ma combinaison sèche afin de ne pas partir humide, le temps est à la bruine ce matin… La famille et Philippe vont nous accompagner sur le semi rigide jusqu’au départ qui sera donné à 14h pile. Je plonge aussitôt sur l’ordinateur du bord pour charger les bulletins et fichiers météo et positionner les zones de départ et interdites. J’en profite pour tester la réception des fichiers de position des concurrents et leur intégration sur la carte de l’ordinateur et… ça marche pas!… Mais bon pas de stress, j’ai l’habitude et le numéro du sauveur : Mino de Rom Arrangé qui fait des miracles sur les lignes de départ. Messagerie vocale… pas de souci il va rappeler… En vérifiant la position des zones interdites (DST : zone de séparation de trafic des cargos à Ouessant, aux Scilly, cap Finisterre) je vois qu’elles ont bougé depuis l’année dernière… Ça m’arrange comme ça je reste sur mon ordinateur pour entrer les modifications et évite la pression car ça commence à monter! En parlant de pression j’avale un premier comprimé de Dramamine pour éviter le mal de mer, j’ai heureusement 3 boites en stock à portée de main… ça va secouer!

Dimanche 2 Novembre 11h30 :

. Les garçons ont fini de préparer le voilier et je monte aider Samy alors que Philippe nous désamarre de la bouée où le bateau gardé par Samy et Philippe a passé la nuit. Je prends la barre pour que Samy puisse envoyer la grand-voile et m’économiser un peu, je commence à rentrer dans la course mais pas trop vite, je redescend à la table à carte pour positionner les « waypoints » (points de passage) conseillés par mon prévisionniste météo. C’est assez simple sur le papier… On tire un grand bord de près vers les iles Scilly et là vers 2/3 heures du matin on tourne à gauche vers le cap Finisterre. Va juste y avoir du vent moyen jusqu’à 33 nœuds (force 7, limite 8) et des rafales à 50+ (force 10)…. et puis un peu de mer 4 à 5 mètres de creux désordonnés avec les effets de courant de sortie de manche… Rock and Roll!!!

Dimanche 2 Novembre 12h00 :

. En route vers la ligne de départ, il y a un peu de route à faire et on n’est pas en avance, petit stress supplémentaire mais je reste Zen enfin presque, je relis les instructions de course et prépare le matériel pour plomber le moteur. La manip est assez simple, il suffit de bloquer l’inverseur (marche avant/marche arrière) sur le bloc moteur pour ne plus pouvoir passer la marche avant. On met des clips en plastique numérotés emboités de telle manière qu’on ne peut plus les séparer sans les couper. Ensuite on fait une photo et on envoie au comité de course pour prouver que c’est bien en place. A l’arrivée la photo sera comparée à la réalité pour vérifier qu’on n’a pas triché…

Dimanche 2 Novembre 12h30 :

. Mino rappelle… toujours présent quand il faut à toute heure. Je me remets au clavier et on change quelques paramètres, efface quelques fichiers et on copie dans le bon répertoire… et… ça marche !! Je vais pouvoir suivre mes camarades de jeu. Je ne les verrai sans doute que sur mon écran pendant 2 semaines. Nous sommes encore à une heure de route de la zone où je pourrai débarquer Samy dans le semi rigide. La limite est 13h30 après c’est du solo… chaud le timing!

Dimanche 2 Novembre 13h00 :

. On approche de la ligne, je repère le bateau comité (un navire de la marine) et la bouée de départ (à son nord) il reste une petite demi heure pour plomber le moteur et débarquer Samy… Je plonge sous le coffre protégeant le moteur et commence à installer les bracelets de plombage de l’inverseur. Ça secoue pas mal avec le clapot généré par les 91 bateaux et 200 semi rigides qui patrouillent dans la zone de départ. J’ai le nez dans le gasoil et tente de faire des photos où on voit le numéro du plomb en fait des 2 plombs car un c’est trop court. Bien évidemment un des numéros est à l’envers et je n’arrive pas à prendre la photo sous le bon angle. J’appelle Samy pour qu’il vienne m’aider mais faut faire vite car il y a du trafic là haut. J’avoue ne pas être très frais la tête en bas mal calé et les odeurs de gasoil… 4 photos combinées devraient faire l’affaire, je sors mon iPhone bien protégé dans sa housse étanche et le pose le plus haut possible sous la bulle du cockpit après avoir envoyé les 4 emails pour les 4 photos à la direction de course. Ça c’est (presque…) fait…

Dimanche 2 Novembre 13h30 :

. Samy saute dans le semi rigide, je suis sous grand-voile avec un ris et foc moyen (solent) pour être manœuvrant. Je remonte doucement vers la ligne de départ assez haut au vent pour pouvoir partir au niveau du bateau comité, coté le plus favorable car il ne sera pas possible d’aller sur un bord au Cap Fréhel

Dimanche 2 Novembre 13h45 :

. Je regarde mon positionnement sur la carte et il va me falloir 15 minutes pour être sur la ligne… je borde les voiles et c’est parti en faisant attention aux autres trimarans. Je suis avec Actual et on est pas mal au niveau timing

Dimanche 2 Novembre 13h55 :

. J’arrive un peu trop vite sur le bateau comité alors je descends dans le vent pour me freiner et m’aligner avec l’Arkema de Lalou qui est aussi dans le bon tempo, je vois aussi un MOD 70 et me glisse juste devant. Actual lui continue au vent de la flotte et va coller au bateau de la marine, il est gonflé car ça passe juste mais montre qu’il veut gagner cette 10éme Route du Rhum

Dimanche 2 Novembre 13h59 :

. Pied sur le frein à 100m de la ligne, l’adrénaline coule à flot je suis entouré des copains et des MOD 70, les gros ultimes sont derrière, plus prudents

Dimanche 2 Novembre 14h00 :

. Bon départ, je suis à côté de Lalou, Yves le Blevec(Actual) est parti en tête, j’ai du mal à trouver de la vitesse dans les dévents car avec un ris et le solent je suis sous-toilé pour les conditions du départ (un petit 15 nœuds de vent). Mais c’est sympa, je vois les gros ultimes passer sous mon vent et les multi 50 récents s’accrochent pour rester devant eux. Je cherche le semi rigide de la famille mais la zone doit encore être interdite. C’est parti en tout cas et je suis dans le rythme dans le sillage de Actual, Fenetrea, Arkema et Maitre Jacques. C’est important au départ de montrer quel rythme on veut donner à sa course et prévenir ainsi ses adversaires directs

Dimanche 2 Novembre 14h15 :

. Je jette un coup d’œil à mon iphone et voit qu’il transmet toujours la première des 4 photos et pas de 3G dans le coin… J’aurais du faire les photos avec le téléphone de fabienne et Samy l’aurait remporté avec lui… Coup de stress… je n’ai pas de haut débit sur mon Iridium (tel satellite) donc il faut que ça passe à Frehel ou au plus tard à Brehat… sinon je vais me retrouver pénalisé. A noter sur la liste pour la prochaine course mais en attendant va falloir que ça passe…

Dimanche 2 Novembre 14h30 :

. Le semi rigide est arrivé, cool de voir mon petit monde avant la grande aventure mais le vent prend un cran dans un grain et me voilà à plus de 15 nœuds dans le clapot, impossible pour eux de tenir longtemps et je commence à rentrer en mode solo. Je me concentre sur mes réglages, ma barre et largue doucement les copains « spirit » (les vieux multi50). Devant les écarts se creusent et j’ai à mon vent la flotte des 60 pieds Imoca qui sont à leur allure favorite au près un peu ouvert. Les Imoca ont eu l’avantage de partir de l’autre côté de la ligne de départ, au sud et peuvent monter à la bouée de Fréhel sur un seul bord, pour les multicoques il va falloir faire un virement de bord pour revenir vers le cap, on va faire le spectacle!

Dimanche 2 Novembre 16h00 :

. Je passe la bouée du Cap Fréhel, dernière marque avant Basse Terre. Il y a plein de bateaux spectateurs mais assez écartés de la zone de passage donc pas de souci, j’ouvre un peu les voiles et ça accélère franchement, je vais redoubler une partie des IMOCA avant Bréhat, le vent continue de monter doucement vers les 20 nœuds (force 5). Pour l’instant je suis à la place que je voulais. Une photo est passée, j’ai bon espoir que le reste soit envoyé avant de n’avoir plus de réseau mais le stress reste, ce serait trop bête… Je vais prendre un second cachet de Dramamine car je n’arrive pas à me remettre du plombage du moteur et dans 2 heures on va avoir de la mer … Ah oui les drapeaux de la Route du Rhum sont encore accrochés aux haubans et ils vont se détruire rapidement si je les laisse en place, donc je vais décrocher celui au vent (donc flotteur en l’air, facile) puis prudemment je descends vent arrière pour aller enlever celui sous le vent car le flotteur est régulièrement sous l’eau et j’espère que la balise argos est bien étanche car elle est régulièrement submergée avec le chandelier qui la relie au bras arrière. Bon pour l’instant tout va bien, on en est à la troisième photo, ça va surement le faire comme ça…

Dimanche 2 Novembre 18h00 :

. Je passe Bréhat et rentre en manche « pour de vrai ». Il y a 20 nœuds mais la mer devient assez grosse et hachée, il commence à y avoir des rafales de vent… la première à 30 nœuds, les choses sérieuses vont commencer. Je n’avais jamais vu (entendu!) encore de rafales de ce type. On sent comme une vague de vent froid qui descend sur le bateau, le sifflement dans les haubans devient plus fort, tout le bateau est englouti alors qu’il accélère malgré le chariot de grand voile choqué et le vent continue de monter progressivement on dirait qu’il ne va pas s’arrêter… Cela dure peut être une minute ou deux puis redescend. Mais c’est un peu flippant car ce n’est pas juste une baffe qui dure quelques secondes c’est fort, massif, froid, plutôt comme si le vent montait fort et redescendait. Une logue houle de vent? Je vois Rennes Saint Malo à l’AIS, il revient à ma hauteur mais je ne lâche rien. Le début de mal de mer ne passe pas, j’attends encore une heure avant de prendre un nouveau comprimé (vaut mieux un peu de surdose que d’être malade…)

Dimanche 2 Novembre 19h00 :

. Je viens de prendre 2 grosses rafales à plus de 35 nœuds, le vent moyen est presque à 25 nœuds, je prends donc un second ris dans la grand-voile pour assurer, nous avançons au près débridé à 14 nœuds mais c’est chaud car le terrain est miné et tout valse sur le bateau. Mais je veux continuer d’avancer vite pour aller chercher le changement de vent qui va venir après le passage du front. Je me prépare à prendre cher et reprends un comprimé… La nuit est tombée mais il y a de la lune, je me demande si je ne préfèrerais pas une nuit bien noire pour ne pas voir l’état de la mer…

Dimanche 2 Novembre 21h00 :

. Le mal de mer ne passe pas mais je tiens, ça va finir par faire de l’effet. Je suis assis sur mon pouf devant l’entrée du bateau et surveille les compteurs. Le pilote automatique est branché et réglé par rapport à la direction du vent, c’est impressionnant la mer que l’on a mais je continue à mettre du charbon, 14 nœuds de moyenne jusqu’aux Scilly faut pas mollir… Et puis un soudain changement dans mon environnement… la lumière du feu vert de navigation est passée sous le bras de liaison… M…! C’est le chandelier qui n’a pas résisté et la balise argos qui est attachée dessus…!! Je ne peux pas laisser la balise pendouiller comme cela, encore 3 vagues et tout va s’arracher… Je descends rapidement en vent arrière pour ralentir le bateau et saute sous le vent pêcher le chandelier et sa balise pour les fixer avec un raban (sangle utilisée pour amarrer les voiles) Je m’assieds sur le trampoline pour attacher tout cela quand une vagues passe sous le bateau et me heurte pour me projeter vers l’arrière. Bien entendu quand il y a urgence on fonce sans s’attacher … Je lâche le chandelier et sa balise pour me raccrocher au filet, peur bleue mais dans le feu de l’action je continue pour sauver la balise. Je m’allonge sur le trampoline avec juste les bras qui dépassent du bras de liaison pour être le plus stable et protégé mais une seconde vague me soulève et me pousse par-dessus le bras, seconde frayeur mais ça y est le raban est bien amarré. La balise n’a plus la tête vers le haut mais elle marchera quand même. Retour précipité dans le cockpit en me disant que je suis complètement débile que j’ai failli me retrouver à l’eau pour une balise et là le mal de mer qui en remet une couche… ce soir je vais vivre avec mes réserves. Je remets le bateau au près et ça repart avec 2 cachets à nouveau. Je ne suis pas fier j’ai vraiment failli passer par-dessus bord, quel c...! Plus jamais ça!

Dimanche 2 Novembre 22h00 :

. Je viens de me rappeler que je n’ai pas fait de nœud à la drisse de grand-voile quand j’ai passé le second ris et vu les conditions elle pourrait glisser et si la voile tombe d’un coup cela pourrait abimer le rail ou tout au moins me couter l’effort de la renvoyer… Je retourne donc au mât à 4 pattes (et attaché) tellement ça bouge pour sécuriser la drisse. Je me lève et me tiens au mât pour faire le nœud, c’est bon ça ne bougera pas… et alors que je me retourne pour repartir vers le cockpit, une espèce de séquence de vagues me secoue dans tous les sens, je m’accroche doublement au mât et dans une secousse ma tête est envoyée comme un coup de boule sur le carbone du mat (incroyable la force de cette secousse). Je suis à moitié assommé et je sens un liquide chaud qui coule sous mon bonnet. Et m…., quel c... encore! Je regagne le cockpit à 4 pattes et descends dans l’habitacle pour enlever le bonnet, arroser à l’eau douce et mettre un coup de sopalin là où ça coule. Je prends ensuite le miroir et vois que c’est pas super joli du coté de l’arcade babord mais bon on verra demain si il faut que je mette en pratique mes cours de Premier Secours en Mer. En attendant je sors la pharmacie et le kit de secours pour me bander en direct l’arcade en faisant un point de compression et remets le bonnet dessus pour bien caler la bande, c’est dehors que ça se passe!

Autant vous dire que mon mal de mer ne s’arrange pas… Je jette un coup d’œil à l’ordinateur avant de monter et là vois qu’il ne reçoit plus de données et ma position GPS est figée alors que je traverse une zone avec des cargos tout autour… je me jette dehors pour vérifier les autres cadrans en me disant que j’ai peut-être encore perdu l’aérien (comme dans la Transat Jacques Vabre) … mais non là tout marche, c’est donc la connexionà l’ordi… Faut dire que tout est soumis à rude épreuve, pas que le bonhomme… Avec le stress maximum je relance toute l’électronique comme fait tout bon informaticien et miracle tout remarche bien et je peux voir ma position… Mon petit Data Center est toujours opérationnel voilà enfin une bonne nouvelle ! Mais je commence à avoir un bon mal de crane et des crampes dans les bras … je ne prends plus de médicament et me surveille si jamais mon coup de boule avait été plus sévère que juste une entaille et un coquard…

Dimanche 2 Novembre 23h00 :

. Ca y est, chaud devant, plus de 30 noeuds de vent moyen, des rafales à 50. Je viens de ranger la trinquette et mis le plus petit foc, l’ORC, ça avance toujours bien mais plutôt à 12 nœuds car la mer est vraiment difficile. J’ai toujours un peu mal au crane mais ai réussi à boire et me « relaxer » sur mon pouf, les crampes disparaissent, je suis rassuré sur mon choc à la tête, on peut passer à la suite… Je jette un œil et fais le tour du bateau en restant dans le cockpit. Un des sacs des voiles d’avant commence à se décrocher, je m’attache et rampe sur le trampoline. Je fais une fixation provisoire avec un raban et reviens vite en sécurité. Faut juste serrer les dents (pas facile avec le mal de mer…) et attendre 3 heures pour que le gros du coup de vent passe. Je pense aux bateaux modernes où toutes les manœuvres peuvent être faites de l’arrière sans besoin d’aller faire le clown au pied du mat… Je suis épuisé par les manœuvres et les difficultés à se tenir en place, je recommence à avoir des crampes dans les bras et suis dans l’incapacité de rien avaler… mais bon rien de méchant, je m’étais préparer à en baver cette nuit et la porte de sortie approche avec les Scilly …

Lundi3 Novembre 3h00 :

. Le vent tourne à droite, je vais donc virer de bord avant de me trouver en Angleterre. C’est plus tôt que prévu mais là le bord est vraiment défavorable Je décompose bien, enlever la bastaque, préparer le chariot de grand voile et je pousse la barre… Le bateau tourne et le foc à contre lui permet de passer sur l’autre amure. Je m’apprête à reborder le foc quand vois qu’une écoute est passée sous le mât et le foc commence à battre sérieux alors que les écoutes s’emmêlent les unes aux autres… Pas d’autre solution que de remettre le bateau vent arrière, de rouler le foc et aller démêler le bazar. Le temps de rouler, je vois des morceaux de tissus qui volent… pas bon ça mais c’est un très vieux foc qui ne sert que dans les coups de vent… Je mets 10 minutes à défaire les nœuds super serrés avec mes mains et mon leatherman puis déroule à nouveau le petit foc qui en effet commence à se déchirer sur la bordure. Tant pis, il va bien tenir encore un peu et je le borde pour repartir au près.

Lundi3 Novembre 4h00 :

. Depuis qu’on est reparti sur ce bord, je ne comprends pas les chiffres que me donnent les répétiteurs : force du vent, direction,… je n’y comprends rien et comme je navigue aux instruments la nuit je me mets à faire des bords carrés (des aller retour au lieu de gagner au vent). Tous les compteurs marchent alors je décide d’aller voir au pied du mât le capteur d’angle de mât. Comme le mât est tournant il faut prendre en compte son angle par rapport à l’avant du bateau pour corriger tout ce qui est calculé (direction du vent réel, angles du vent réel et apparent,…) Ayant rampé jusqu’au pied de mât de vois en effet que le capteur a été arraché et impossible de tenter une réparation de nuit dans une mer pareille… Pas de bol, ça commence à faire beaucoup de petites bricoles même si rien de bien grave encore… Je vais lancer une charge moteur car le niveau des batteries baisse vite et ça va réchauffer le canote. Pas de problème ça ça marche !! Il n’y a pas de petite victoire dans une nuit comme celle-là et le moral est toujours bon, je n’ai jamais été aussi près de la fin de ce premier coup de vent… et en faisant un bilan rapide, rien d’important n’a été abimé, la structure du bateau, les appendices, le mât, l’électronique... tout est là, un peu en vrac mais tout est là, go! go! go!

Lundi3 Novembre 5h00 :

. Je m’arrache les cheveux à essayer de naviguer au près avec des instruments qui ne sont pas fiables (j’aurais au moins du fixer le capteur d’angle de mât pour qu’il ne bouge plus mais je crois que j’avais perdu un peu de lucidité), le vent a baissé aussi je vais dérouler un foc plus grand pour gagner en puissance. Je roule donc le petit foc qui commence à être bien fatigué et repars avec la trinquette pour passer à l’ouest du DST (dispositif de séparation des trafics) de Ouessant. Je tire toujours des bords carrés car l’électronique continue de bouger et vais donc enlever un ris pour me donner plus de sensations à la barre et faire plus de cap. Les manœuvres sont de plus en plus fatigantes et se finissent en nourrissant les poissons. Je persiste à reprendre 2 cachets et sais que ça va aller mieux… Encore une heure et je pourrai abattre et foncer sur le cap Finistère derrière Lalou avec des conditions très favorables pour mon bateau… mais que c’est long cette fin de nuit… !!

Lundi3 Novembre 6h00 :



Le vent vient de refuser d’un coup dans un grain et me voilà avec le foc à contre (le foc est gonflé à l’envers comme dans un début de virement de bord). Je décide alors de faire un tour complet (360°) pour me remettre dans le bon sens. Il suffit d’enlever la bastaque et puis abattre pour empanner et repartir. Manœuvre classique en multicoque pour éviter de virer deux fois, je prépare bien mon chariot pour que ça passe en douceur et tire la barre. Le foc se remet à l’endroit, la grand voile va se retourner, ça y est elle reprend et… j’entends alors un grand déchirement, je me retourne mais sais déjà ce qui vient de se passer… Je hurle de dépit et m’assois sur mon pouf les larmes aux yeux La grand-voile a dû finir par avoir un point de faiblesse après 3 saisons et 3 transats et s’est déchirée entre les ris 1 et 2 sur toute sa largeur… Je savais que je prenais un risque en repartant avec cette voile mais cette année le budget était pour changer les haubans et les drisses et elle avait encore fière allure et avait été bien révisée… La course est finie, avec un moteur principal au mieux réduit de moitié je vais juste faire un convoyage mais plus une course, cela perd une grande partie de son sens et de son intérêt. Et puis je dois de toute manière mettre le moteur en marche pour me remettre dans l’axe du vent et récupérer la partie haute de la voile qui est remontée dans le mât n’étant plus tenue vers le bas et bat dangereusement faisant trembler tout le bateau. Je roule mon foc, coupe des plombs du moteur (et quand je pense que j’ai flippé pour l’envoi des photos…) et le mets en marche pour remonter un peu au vent Je range les restes de voile, je prends un temps de réflexion avant de décider ce que je fais... mais il n’y a pas beaucoup d’options. Je ne peux pas prendre 3 ou 4 semaines pour traverser en mode croisière et compter sur les autres abandons juste pour faire un classement (mais d’un autre côté cela ferait des milles pour le don à AIDES par AXA Atout Cœur). Oui mais naviguer n’est pas mon activité principale, je suis en « vacances d’été » pas en congés sabbatiques et il vaut mieux rentrer et préparer la prochaine aventure… C’est brouillon dans ma tête et sais que je ne suis pas totalement lucide après cette nuit de guerre alors j’essaye de peser le pour et le contre… (En y réfléchissant à froid je crois que ce qui l’a emporté c’est le besoin de passer du temps avec ma famille plutôt que de traverser en solitaire au ralenti cet océan si exigeant. Pas de carnet de bord quotidien ni d’Alyzée pour cette année mais une semaine de vacances avec femme et enfants. Le cœur l’a emporté et je suis heureux de cette décision) Ce qui est rageant c’est d’avoir fait le plus dur, le vent redevient raisonnable et dans une heure au plus cela aurait été la grande descente dans le sud à 18 nœuds de moyenne… Je reste assis sur mon trampoline regardant les restes de ma grand-voile, autour de moi la nuit est noire, fait ch…!

Lundi3 Novembre 7h00 :

. Je préviens la direction de course de mon avarie et de mon abandon, direction la Rochelle via le chenal du Four, le raz de sein… … …

Mardi4 Novembre 17h00 :

. Je ne voudrais pas que ce carnet se termine tristement. La course en elle-même n’est qu’une petite partie du projet et en 18 heures j’ai vécu beaucoup d’aventures en solitaire... L’arrêt prématuré n’efface pas la préparation, notre et votre engagement et les messages que nous avons pu passer. Beaucoup d’autres skippers ont perdu plus que moi sur cette course et elle n’est pas encore finie. Quand on s’inscrit sur la Route du Rhum on doit être prêt à tout et j’ai eu le plaisir et l’honneur de la finir déjà une fois. Je rentre avec mon bateau sans assistance et en bonne santé et ai vécu un nouveau moment inoubliable