Pendant ce temps, l’Ankou affûte sa fau. Sans doute, le corps et l’esprit le perçoivent qui se mettent à fonctionner à 150 %. Je m’émerveille devant le spectacle et en même temps, la réflexion est tout azimut, passionnément cartésienne. Les actions sont déterminées, franches et précises. La concentration est maximale et si la vague est plus méchante, le coup de barre pour mettre le bateau dans l’axe est donné au bon moment. Quand, ce fut le cas à 4 ou 5 reprises en cette journée du 11 décembre, la vague ne s’est pas annoncée, c’est le départ au tas. De ces auloffées brutales que tu maudis en régate parce qu’elles te font perdre quelques mètres, mais qui là te renvoient des images de ta famille et de tes proches, te font réfléchir aux mesures de survie et d’éventuelle évacuation que nous avons mises en place. Quand la vague d’à côté est de celles qui dépassent de 20 ou 30 % la taille moyenne, je me fous du ridicule et je suis bien content d’avoir enfilé la TPS après le passage de 3 ris foc de route à 3 ris tourmentin. Je suis déjà en mode survie. Cet état d’esprit se met en place petit à petit, au fil des bulletins météo qui empirent, de la mer qui enfle. Il y a déjà 30 nds établis et 7 à 8 m de creux.
Avant la tombée de la nuit, pendant un grain où Tom lit 37 nds de vent apparent (nous sommes vent arrière à 7-8 nds), nous partons à l’abatée pour la première fois. Ce sera la seule d’ailleurs. Le choc de la bôme sur la bastaque fait trembler le bateau et nous fait craindre pour le mat. Mais rien ne bouge et nous repartons. Nous nous forçons à manger et à boire, froid, évidemment. Notre dernière boisson chaude date du petit matin. Depuis, le cardan du brûleur danse la Lambada… Nous essayons de dormir et curieusement, nous y parvenons.
Je prends mon quart à 00h. 1/2 h plus tard, le vent monte encore d’un cran. Je tiens assez bien le bateau pendant une quinzaine de minutes puis 2 départs au tas successifs nous confirment la nécessité d’affaler la GV. Désormais sous tourmentin seul, on ne peut plus mettre plus petit si ce n’est à sec de toile. Au matin, c’est la stupeur. Les 40 - 45 nds de vent sont bien là. 45 nds, c’est maniable, mais la mer, la mer a encore grossi ! Nous rechignons à le faire, mais il faut bien la qualifier d’énorme. Nous comprenons maintenant pourquoi la nuit nous a semblé si peu confortable.

Comme tous les jours depuis le départ, je jette un œil aux photos de Flo et des enfants. L’émotion qui m’étreint alors est d’une telle intensité que je décide (est ce bien ou mal ?) d’envoyer un mail à Flo pour lui dire que nous sommes en fuite, que je l’aime.
Nous suivons un cap ENE pour éviter des sea monts au-dessus desquels la mer se durcit encore. Nous attendons cependant une bascule du vent à droite qui nous permettra de faire une route ESE et parer les sea monts dans leur sud sans prendre trop d’angle par rapport aux vagues. Le fichier reçu à 12h TU confirme et la bascule a lieu en début d’après-midi. La tension est maintenant palpable à bord. À chaque mouvement plus brusque du bateau, nous demandons aux autres si ça va. Nous étions les doigts, nous devenons la main. À plusieurs reprises, je cherche une formulation pour dire à Seb que, quoi qu’il arrive, je le tiens pour un bon marin et que mon estime lui est acquise. Ça ne sort pas. Timidité, superstition ?

Plus la journée avance, plus les vagues sont imposantes. Plusieurs fois, des vagues plus grosses que la moyenne déferlent et tapent le tableau arrière, remplissant le cockpit jusqu’en haut de la marche de descente. Cela nous propulse, comme un coup de pied au cul, dans la pente, bout dehors et chaumard dans l’eau. La crainte de sancir fait désormais partie du jeu. Tom me dira plus tard que dans un de ces surfs, il a lu plus de 17 nds au GPS. Il y a aussi cette vague qui gonfle brutalement à 3 m à l’arrière, légèrement à tribord. Elle frappe violement le bouchain et, sans que la gîte soit exceptionnelle, fait pivoter le bateau de 180°. Nous voilà bout au vent !

La journée se passe. Les quarts s’enchaînent. À 20h, Seb me remplace à la barre. Je reste en stand by, Tom va se coucher. J’ai eu un peu froid pendant mon quart et à 21h je décide de rajouter des couches sous la TPS. 21h 30, j’en suis à enfiler la deuxième manche de la TPS quand Seb tape sur le pont et crie : « attention les gars, c’est maintenant ! ». Je m’accroche à la main courante. Cette fois, le choc de la déferlante est très puissant. Je constate incrédule que je suis suspendu. Le mat est à l’horizontale. Déjà quelques affaires ont volé dans le carré. J’ai le temps de me faire la réflexion : « elle était belle celle-là.» Puis un deuxième choc secoue le bateau. « Non, non, c’est pas possible ! » Le bateau continue sa rotation. Le plancher devient plafond.
Je m’inquiète pour Seb. Il est là, dans l’eau derrière les filières. Il n’a pas l’air blessé. Lui aussi s’inquiète et nous appelle. J’ai les mains posées sur la porte. L’eau la plaque sur ses montants et entre à gros bouillons. Je me dis que je dois rester à l’intérieur. Ma TPS est mal fermée et je crains de prendre l’eau. Et puis, il va forcément rester de l’air pour respirer et le bateau finira bien par revenir à l’endroit. Mais Tom, qui a été réveillé en sursaut, bondit et rejoint Seb. J’essaie de réfléchir : « On est à l’envers. Les sacs de survie et l’EPIRB préparés à bâbord de la descente sont à présents à tribord. L’EPIRB est sous l’eau qui monte. Je panique. Seb et Tom m’appellent. Si je tarde, il faudra faire de l’apnée pour sortir. Je sors sans rien prendre.

Accrochés aux filières du tableau (seul Seb est capelé), je referme tant bien que mal ma TPS. Nous tenons conseil au milieu des déferlantes qui, plusieurs fois, arrachent l’un de nous qui est alors saisi par un autre : « reste là mon garçon ».
On en est où ? Nous n’avons pas déclenché les moyens d’alerte. Le bateau est stable à l’envers. Tenter une apnée avec tous ces bouts qui traînent, la position incertaine du gréement et les mouvements des vagues, c’est trop dangereux et nous ne voulons pas nous séparer. Nous ne pouvons rien déclencher depuis les filières….
Quoi faire ? Nous nous disons que le standard C va indiquer que nous dérivons. Au pire, il y aura une dernière position connue... Le bateau est à l’envers, mais flotte. C’est vers lui que s’orienteront les recherches. Nous décidons de percuter le BIB et de l’amarrer au bateau. Tom et moi dégageons le BIB et Tom le percute. Seb longe le filin jusqu’au BIB (6 – 7m) pour le retourner. Au moment où le BIB est mis à l’endroit, je crie : « Il revient, il revient ».

F&Mer qui a pris de l’angle sur une vague (elles arrivent maintenant par le coté), est resté quelques secondes figé, le pont soulevé à 50 cm, puis s’est rapidement redressé.Tom bondit littéralement à bord et m’aide à monter, puis Seb. Il n’y a plus de mat. Enfin il n’est plus debout. Le pied est sorti de son sabot et les 4 ou 5 mètres que nous voyons sont intacts. La bôme est cassée à l’endroit où elle touche le liston.

Nous rentrons dans le bateau. C’est Verdun. Nous avions pris la précaution de fermer les sacs mais quelques-uns ont explosé et ce qui baigne dans + de 80 cm de flotte est un mélange assez hétéroclite.
Nous amarrons le BIB et déclenchons immédiatement les systèmes d’alerte. Nous nous répartissons les tâches et nous mettons au travail. Tom et Seb s’attaquent à libérer le gréement et je me charge de l’assèchement. La pompe de cale tourne. La pompe manuelle est difficile à amorcer puis semble s’obstruer. Je suis bon pour écoper. Je n’ai jamais écopé autant d’eau et jamais à un tel rythme. Une main pour se tenir face à la descente, les jambes bien écartées, une main pour le sceau de 10 l. Et han ! Et han ! Ce travail simple et répétitif laisse la place à la cogitation. Flo, les enfants, papa, maman, je suis dans la merde. Vu la taille des vagues, un autre chavirage n’est pas à exclure… Et les deux là-haut, sur le pont, ils sont capelés mais l’espar qui se ballade pourrait en faucher un ou les deux. À chaque grosse déferlante, je crie pour qu’ils me répondent. De temps en temps, l’un deux vient chercher un outils. De temps en temps je récupère dans le sceau des objets que je mets de côté : lunettes, bidon étanche (pile), combiné iridium... Vers minuit, les gars ont réussi à libérer le dernier hauban et l’intérieur du bateau est ‘sec’. J’en suis à éponger le parc batterie.
00 h, pour la première fois depuis le retour à bord et la répartition des tâches, nous sommes tous les trois ensemble dans le carré. Pour la première fois depuis le chavirage, je ne me sens plus en danger imminent. Après une rapide discussion, nous décidons de ne pas quitter le carré. Le bateau n’a pas de grosse voie d’eau et sans le mat, on doit pouvoir revenir à l’endroit plus rapidement. Même à l’envers, on sera mieux dedans que dehors.
Nous nous mettons à ranger, à remettre en route l’iridium, à chercher dans le capharnaüm la chemise contenant le n° d’Erik… Les US Coast Guards américains contactent le bateau par l’iridium à 00 h 30 ??. Ils demandent à Seb de confirmer la détresse et de dire si on veut être évacué et abandonner le bateau… Ils annoncent que deux cargos se déroutent dont un qui devrait arriver sur Zone dans 5 h. Ils doivent nous rappeler toutes les demi-heures.
Nous trouvons le n° d’Erik et il peut être mis au courant (en fait, ça fait 3 h qu’il attend de nos nouvelles).
Nous continuons à ranger. Quand les accès sont dégagés, je jette un œil au moteur. Il n’y a pas d’eau dans le gasoil. De l’huile est tombée dans le filtre à air. Je démonte le circuit et l’assèche comme je peux. Sans doute que de l’eau est entré dans les cylindres. Si c’est le cas, il faudrait démonter les injecteurs puis virer le moteur pour sortir l’eau. Un travail de plusieurs heures. La décision a été prise d’abandonner le bateau, je ne vais pas me lancer là-dedans maintenant. Nous avons les batteries de service à 12,4 V et pouvons les coupler avec la batterie du moteur. Assez d’énergie pour les heures à venir.
Vers 1 h 30, nous pensons avoir fait le tour de ce nous pouvons faire. Commence alors l’attente. Nous sommes fatigués physiquement et nerveusement. Nous essayons de parler, de blaguer, mais quand le silence se fait, les visages se tendent, chacun gamberge. Et puis il y a toujours les vagues dont les déferlantes qui parfois cognent. Nous essayons de manger. Moi, je ne peux pas. Je sors de mon sac la bouteille de coca que j’avais cachée pour la sortir le 15 déc, anniversaire de Seb (Ils ont éclusé 8 des 9 bouteilles de coca en 7 jours). Je lui offre cérémonieusement et nous réussissons à sourire. Je prépare ce que je veux amener avec moi lors de l’évacuation. Ce ne sera que des choses que j’ai achetées au Mexique pour les enfants, Flo et la famille. C’est con, mais c’est pour et grâce à eux que je trouve la force de tenir. Les appels du MRCC rythment l’attente. J’ai froid, j’ai mal au dos, je doute de mes capacités physiques lors de l’évacuation.

5h, Nous entendons l’avion des Coast Guards. Nous sortons installer les flashs lights sur le pont et constatons alors la présence des feux d’un cargo. Le cœur s’accélère. Pour mieux nous signaler, nous percutons 5 feux à main. Aucun ne fonctionne. Nous percutons une fusée qui, elle, remplit son office et permet au cargo de nous repérer… L’avion tourne toujours et nous distinguons maintenant la coque du cargo. À le voir bouger, on mesure encore mieux l’état de la mer. Il est 3/4 face au vent et aux vagues les prenant légèrement sur son tribord. Il se rapproche. Trop, à notre goût. De la passerelle, il ne nous voit pas. C’est sûr. Seb lui dit à la VHF « We are front off you, to close ! » Mais le capitaine semble savoir ce qu’il fait. Il met de la barre à bâbord et ‘s’immobilise’ devant nous. Nous dérivons vers lui. On nous confirme que nous devons rester sur le bateau, ne pas embarquer sur le radeau.

Nous nous rapprochons tribord contre tribord. Le tangage et le roulis du cargo nous stupéfient par leur amplitude. La surface de l’eau passe du bastingage à la quille, soit une douzaine de mètres. A plusieurs reprises, l’étrave de F et Mer heurte violement le cargo. Le bout-dehors et le balcon sont partiellement arrachés. Les chocs sont accompagnés de craquements sinistres. L’équipage du cargo nous envoi des aussières que nous capelons. Mais nous nous décalons vers l’avant du cargo. Nous sommes presque sous l’étrave, à une dizaine de mètres du bulbe qui sort de plus de trois mètres et retombe lourdement. C’est le plus effrayant depuis le début. Nous risquons, sans pouvoir rien faire, d’être écrasé par le bulbe du cargo. Les deux bateaux manquent de se heurter violement à plusieurs reprises. Au bout d’environ 5 mn, nous nous décalons enfin vers l’arrière et l’échelle de coupée qui pend depuis le pont.
Les deux bateaux montent et descendent l’un par rapport à l’autre de plus de douze mètres. Quand nous sommes en haut, nous pourrions toucher les pieds des marins sur le pont. Quand nous sommes en bas, nous voyons la quille. Les deux bateaux sont parallèles. Ils se cognent et frottent bruyamment.
Il faut y aller. À l’avant, Seb, le premier, profite du haut d’une vague pour agripper l’échelle à moins d’un mètre du pont du cargo. F et Mer redescend et Seb lâche prise ! Depuis le cockpit, je le vois tomber, au moins 3 m. Je hurle : « Seeeb ! ». Il est à l’eau, c’est sûr, entre les deux coques. Je me redresse et le vois agrippé à ce qui reste du balcon. Une deuxième fois, froidement je me dis : « il est foutu, il va se faire écraser. Je n’ai pas la force d’aller l’aider ». Mais Tom se précipite et le hisse sur le pont in extremis. Dans la seconde qui suit, les deux coques sont en contact. Seb est survolté et dans le haut de la vague qui suit, alors que l’échelle est sur l’arrière de F et Mer, il bondit et cette fois réussit à se hisser sur le cargo. Un de sauvé.
F&Mer a continué à glisser vers l’arrière et l’échelle est hors d’atteinte. Je profite de ces quelques instants pour observer les mouvements et me concentrer sur ce qu’il faut faire. Je respire pour mobiliser mon énergie.
Tom est de nouveau à côté de moi. On s’encourage. L’échelle est là. Je la saisis une 1ère fois trop tôt, pendant la montée de la vague et me retrouve avec 4 ou 5 m d’échelle à mes pieds. Je lâche. 2 vagues plus tard, Tom et moi nous jetons sur l’échelle. Tom a sauté et est 1 m au-dessus de moi. Il a ce geste de lâcher une main pour me saisir. Je crie : « j’y suis, c’est bon ». Nous grimpons les deux mètres jusqu’au garde-corps. En haut, je découvre un visage. Je souris et me sens happé sur le pont. Tom et Seb sont là. Nous nous agrippons tous les trois. On est sauvé, on s’aime, on est vivant ! Il est 6h.

Nous sommes conduit par Joseph, 2nd du Wellington Star, dans le château jusqu’à une pièce où nous nous déshabillons. On nous amène à l’infirmerie où nous prenons une douche chaude dans une baignoire ! On nous fournit des vêtements. Réchauffés et propres, on nous propose du café, du thé, des gâteaux. Seb monte à la passerelle voir le capitaine et prévenir Erik (donc nos proches). On nous a préparé des couchages dans la salle de repos de l’équipage. À 9 h, nous sommes allongés dans des draps secs. Le sommeil tarde à venir et nous nous réveillons à 12h.

Olivier Biche
A bord du Wellington Star
Le 14 décembre 2009